Christopher Ferguson, chercheur spécialisé dans les effets des médias, affirme que les parents ne devraient pas s'inquiéter autant du temps que leurs enfants passent devant un écran.

Caroline Smrstik Gentner : Dans votre nouveau papier publié Concernant les effets du temps passé devant les écrans sur les enfants, vous vous rangez clairement du côté de l'absence de dommages. Quelles conclusions devons-nous en tirer ?

Christopher Ferguson : Rien ne prouve que le temps passé par les enfants devant un écran (ordinateur, télévision, console de jeux ou smartphone) soit une catastrophe pour la société. L'Académie américaine de pédiatrie (AAP), qui exerce une grande influence sur les parents, ne s'est prononcée que récemment sur ce sujet. ont atténué leur recommandation alarmiste sur la limitation du temps passé devant les écrans chez les enfants. (Note de la rédaction : en octobre 2016, l’AAP a abandonné sa recommandation de deux heures par jour maximum de temps d’écran pour les enfants plus âgés.) Cette étude montre que l'accent historique mis par l'AAP sur des délais stricts était mal placé.

CSG : Les parents ne devraient donc pas s'inquiéter que leurs enfants soient scotchés à l'écran ?

CF : L'essentiel est de trouver un équilibre entre le temps passé devant les écrans et d'autres activités. Les parents n'ont pas à culpabiliser si leurs enfants regardent la télévision, à condition que leurs devoirs, leur sommeil et leur activité physique ne soient pas négligés. Si les parents souhaitent avant tout favoriser le bien-être comportemental de leurs enfants, l'impact des écrans sur ce bien-être reste limité.

CSG : Est-ce important ce que les enfants regardent ?

CF : Les parents ont des préoccupations morales concernant le contenu, et c'est une bonne chose. Cette étude ne portait pas sur le contenu « bon » ou « mauvais », mais uniquement sur le nombre d'heures de visionnage. Cependant, d'autres recherches montrent qu'il n'existe aucune preuve formelle que le contenu soit néfaste pour les enfants. Cela dit, un enfant de quatre ans ne devrait pas forcément regarder la télévision. Game of Thronesmais l'effet causal est assez faible.

« L’ampleur des recherches psychologiques menées sur la publicité pour comprendre comment manipuler les téléspectateurs est tout simplement colossale. Les œuvres de fiction ne font pas ce genre de recherches. »

Il est intéressant de noter que certaines études suggèrent que la publicité pourrait avoir un impact sur les très jeunes enfants (moins de 5 ans), en influençant leurs habitudes alimentaires. Il existe une différence structurelle entre la publicité et les œuvres de fiction. Les recherches psychologiques consacrées à la publicité pour comprendre comment manipuler les téléspectateurs sont considérables. Ce type de recherche n'est pas appliqué aux œuvres de fiction. Les enfants de trois à cinq ans n'ont pas encore la capacité cognitive de distinguer une publicité persuasive d'un dessin animé ; ils sont donc plus vulnérables à l'influence publicitaire. Plus tard, à l'école primaire, ils deviennent plus résistants à ce type de manipulation.

CSG : Votre récente étude, menée auprès de jeunes de 12 à 18 ans, n'a révélé aucune corrélation entre le temps passé devant un écran (jusqu'à six heures par jour) et les comportements à risque. Ces résultats s'appliquent-ils aux groupes d'âge plus jeunes ?

CF : Bien sûr, certains comportements (comme la conduite à risque, les rapports sexuels à risque, la toxicomanie) ne concernent pas les jeunes enfants. De nombreuses études ont déjà été menées sur l'utilisation des écrans chez les jeunes enfants, notamment sur leurs capacités cognitives et l'acquisition du langage. Ce que les deux groupes ont indéniablement en commun, c'est que l'abstinence totale d'écrans n'a aucun sens et n'est étayée par aucune preuve.

CSG : Peut-on affirmer que la consommation médiatique d'un enfant de trois ans n'a aucune influence sur son comportement à l'âge de dix ans ?

CF : Il existe peu de preuves que les écrans aient une influence durable et généralisée sur le comportement des enfants. En matière d'influence à long terme, les parents ont un impact bien plus important que les écrans. L'essentiel est donc de trouver un juste équilibre entre le temps passé devant les écrans et les autres activités. Des difficultés à trouver cet équilibre peuvent parfois révéler des problèmes plus importants chez l'enfant ou au sein de la famille.

« L’essentiel est de maintenir un bon équilibre entre le temps passé devant les écrans et les autres activités. Des difficultés à trouver cet équilibre peuvent parfois révéler des problèmes plus importants chez l’enfant ou au sein de la famille. »

CSG : Existe-t-il des études à long terme sur la consommation médiatique des enfants ?

CF : Il n'existe aucune étude suivant les enfants de la naissance à l'âge de 18 ans. Si nous voulons réellement mieux comprendre les effets de l'exposition des enfants aux médias sur le long terme, il faudrait mener des études longitudinales et rémunérer des participants pendant plusieurs années, car cela nécessiterait la collecte d'une grande quantité de données. L'étude idéale inclurait un maximum de données biologiques, examinerait les facteurs génétiques, l'environnement familial et le développement de la personnalité.

CSG : Votre étude a-t-elle fait la distinction entre le temps passé devant un écran accompagné et le temps passé devant un écran sans accompagnement ? Nous savons que les recherches indiquent que l’interaction parentale est importante avec les jeunes enfants, mais qu’en est-il des adolescents ?

CF : La présente étude s'est uniquement intéressée au temps passé devant les écrans, et non au visionnage partagé avec les parents. Il est indéniable que l'utilisation des médias avec les parents constitue une excellente occasion de socialisation familiale. Dans bien des cas, les médias, même les plus controversés, peuvent être une bonne opportunité pour les parents et les enfants de regarder quelque chose ensemble et d'en discuter.

Utiliser des écrans avec un enfant, c'est génial. Les parents doivent réfléchir à la manière d'enrichir ce temps d'écran : utiliser des jeux et des applications interactives, parler avec leurs enfants de ce qu'ils regardent.

CSG : Que se passe-t-il lorsqu'on passe six heures par jour devant un écran, voire plus ?

CF : Pas grand-chose. On observe de faibles corrélations avec trois des sept comportements étudiés (délinquance, résultats scolaires, dépression), mais aucune association avec les quatre autres (conduite à risque, consommation de substances illicites, comportements sexuels à risque, troubles alimentaires). De plus, la pertinence pratique de ces corrélations reste incertaine.

« Utiliser des écrans avec un enfant, c'est génial. Les parents doivent réfléchir à la manière d'enrichir ce temps d'écran : utiliser des jeux et des applications interactifs, parler avec leurs enfants de ce qu'ils regardent. »

CSG : Quels types de réactions avez-vous reçus depuis la publication de votre étude ?

CF : Je m'attendais à davantage de conflits, mais le changement de politique de l'AAP m'a complètement démoralisé. En abandonnant leur recommandation de « deux heures maximum », ils sont soudainement devenus raisonnables. L'AAP ne recevait pas beaucoup de réactions positives concernant sa recommandation stricte et sa position devenait intenable.

Toutes ces organisations sont politiques et soumises aux aléas du pouvoir : elles ne sont pas des arbitres de la vérité, mais existent pour accroître l’influence de leurs professions. Il est donc difficile de prédire si les alarmistes se manifesteront à nouveau.

CSG : Qu'est-ce qui pourrait être source d'inquiétude ?

CF : Voyez-vous, les quadragénaires d'aujourd'hui ont grandi avec les jeux vidéo, les films d'action d'Arnold Schwarzenegger et les films interdits aux moins de 40 ans. Pour la génération X, tout cela n'a rien d'exceptionnel. Mais il est difficile d'imaginer la panique morale que pourrait engendrer l'émergence de nouvelles technologies médiatiques. Je serai curieux de voir si la génération X ou les millennials seront plus réticents à paniquer lorsque la réalité virtuelle fera partie intégrante de leur quotidien.

Notes

Christopher J. Ferguson est professeur de psychologie à Université Stetson En Floride, il a mené de nombreuses études sur les effets des médias, notamment les jeux vidéo violents et autres formes de violence médiatique, les médias véhiculant l'idéal de minceur et l'insatisfaction corporelle, ainsi que l'influence des médias à caractère sexuel sur le comportement sexuel. Ferguson est un expert fréquemment cité en matière de criminalité violente et de consommation médiatique. Dans son nouveau livre Combat moral : pourquoi la guerre contre les jeux vidéo violents est une erreur, lui et son co-auteur Patrick M. Markey proposent un aperçu complet de la recherche scientifique dans le domaine du jeu.