« Le rapport coût-bénéfice incite les jeunes femmes à persévérer. »
Klaus Hurrelmann, professeur de santé publique et d'éducation à la Hertie School of Governance de Berlin, en Allemagne, est convaincu que les adolescents d'aujourd'hui apporteront de nouvelles idées sur les rôles de genre sur le lieu de travail.
Caroline Smrstik Gentner : Résultats de la 17e étude allemande sur la jeunesse (2015) Cela indique que les adolescents d'aujourd'hui réduisent l'écart entre les sexes. Qu'est-ce que cela signifie ?
Klaus Hurrelmann : « Combler le fossé » est une métaphore pour désigner la fusion des rôles de genre traditionnels et modernes, mais je ne dirais pas que nous y sommes encore parvenus. Dans l'étude, nous avons constaté d'importantes divergences de points de vue chez les jeunes. Les jeunes femmes perçoivent encore très clairement leur rôle comme englobant celui de « ministre de l'Intérieur », responsable de la famille. Mais 80 % d'entre elles affirment également que la vie professionnelle doit avoir toute sa place dans leur avenir.
Ce n'est pas le cas chez les jeunes hommes. La majorité s'en tient au rôle traditionnel de soutien de famille. On observe une certaine ouverture d'esprit, mais pas de réelle volonté de changer de rôle.
CSG : Les statistiques sur les inscriptions universitaires montrent que les jeunes femmes sont plus nombreuses que les jeunes hommes, et pas seulement en Allemagne.
KH: L'obstacle pour les femmes résidait autrefois dans l'accès à l'éducation, mais la situation a évolué. Cette génération de femmes est mieux formée que les hommes et bien préparée à un marché du travail marqué par le changement, la précarité et les bouleversements. Nos recherches montrent que les femmes semblent mieux gérer ces facteurs. Cependant, elles ne tirent pas pleinement parti de cet avantage initial.
CSG : Pourquoi pas ?
KH: L'étude montre que les femmes sont très désireuses de relever les défis de leur vie et de faire évoluer leurs rôles. souhaitez Pour y parvenir, il existe de nombreuses opportunités d'améliorer le rôle des femmes grâce à l'éducation, la formation et un début de carrière prometteur. Mais dès qu'elles concilient travail, carrière et famille, cette ambition s'estompe.
La prochaine grande étape vers l'égalité des sexes consistera à surmonter cet obstacle. Il s'agit du même obstacle qu'auparavant, mais à un moment différent de la vie.
CSG : Pourquoi les jeunes hommes ne sont-ils pas ambitieux de la même manière ?
KH: Ils n'y sont pas obligés. Être « moderne » n'est pas avantageux pour les hommes. Ils ne reçoivent pas les félicitations de leur famille et de leurs amis pour être pères au foyer. Il est plus avantageux pour les femmes que pour les hommes de briser les stéréotypes, car elles sont reconnues et admirées pour leur carrière. et une famille. Le rapport coût-bénéfice incite les jeunes femmes à persévérer : pour les jeunes hommes, il est loin d’être évident que cela portera ses fruits.
CSG : Pourquoi, que doivent changer les hommes ?
KH: Nous ne disposons pas encore d'avantages concrets pour inciter les hommes à changer de rôle. J'estime que d'ici 10 à 15 ans, soit une demi-génération, ce changement se produira.
« Nous ne disposons pas encore de récompenses positives claires pour les hommes qui les incitent à changer de rôle. »
Certaines professions prestigieuses se féminisent. L'enseignement, par exemple, était autrefois un métier d'hommes, et aujourd'hui, les hommes y sont minoritaires. En Allemagne, 70 % des étudiants en médecine sont désormais des femmes : la médecine deviendra un métier de plus en plus féminin.
CSG : Mais les professions « féminines » ne sont-elles pas moins prestigieuses et moins bien rémunérées ? L’enseignement a déjà connu un changement d’image.
KH: Ce sera un cas très intéressant dans le domaine médical. L'Allemagne privilégiera-t-elle le recrutement de médecins hommes étrangers ?
Il est donc vrai que le prestige d'une carrière médicale peut diminuer. C'est un fait regrettable – et cela s'est également produit dans l'enseignement – : lorsque les parcours professionnels sont interrompus par une grossesse, les salaires baissent.
CSG : Concilier vie professionnelle et famille pour les femmes en Allemagne : est-ce là la société de demain ?
KH: Il est très difficile d'établir un pronostic, mais je le pense. Entre 15 et 30 ans, les attitudes sociales se forgent pour la vie, et c'est ce que nous constatons.
Cela dépend aussi beaucoup de la situation économique et des opportunités offertes aux deux sexes. Actuellement, les jeunes femmes diplômées sont très recherchées sur le marché du travail. Nous avons besoin de plus de flexibilité de la part des entreprises et de services de garde d'enfants de meilleure qualité. Comme je l'ai dit, ce phénomène se développe en Allemagne, mais il est lié à la conjoncture économique. Le marché du travail allemand est actuellement très tendu, ce qui représente une opportunité pour les jeunes femmes de faire évoluer durablement les rôles traditionnels des femmes.
CSG : Comment cela se compare-t-il à l'évolution des rôles de genre dans d'autres pays ?
KH: L'Allemagne est un État-providence conservateur qui s'est quelque peu modernisé ces vingt dernières années. Les sociétés scandinaves sont bien plus émancipées à cet égard, notamment en ce qui concerne l'importance accordée à la famille. Les hommes y sont plus impliqués sans que cela n'en nuise à leur prestige.
Les pays anglo-saxons, comme le Royaume-Uni et les États-Unis, s'intéressent avant tout à avoir un marché du travail dynamique, c'est pourquoi la participation des femmes à l'économie est plus élevée.
« Entre 15 et 30 ans, les attitudes sociales se forment pour la vie. »
L'infrastructure de garde d'enfants est le facteur le plus déterminant. L'Allemagne fait d'énormes progrès en matière de qualité et de quantité des services de garde, et le taux de fécondité y est en hausse ; je suis donc optimiste.
CSG : Des changements timides commencent donc à se mettre en place en Allemagne. Y a-t-il un risque de réaction négative ?
KH: Ce danger est toujours présent. Il dépend du contexte économique et politique. Par ailleurs, les femmes apprécient-elles réellement leur nouvelle position sociale ? Il faut aussi considérer les conséquences sur les relations affectives. La formation des couples a radicalement changé. Auparavant, les hommes, plus instruits et plus puissants économiquement, faisaient les choix. Désormais, ils portent un regard plus respectueux sur les femmes, au lieu de les surplomber. Cela influence indéniablement les rituels de formation des couples. Les hommes souhaitent également préserver leur statut.
CSG : Vous avez beaucoup écrit sur le lien entre la pauvreté familiale et les faibles perspectives d'éducation en Allemagne : trouvez-vous des parallèles dans d'autres pays ?
KH: Il s'agit d'un phénomène mondial. En Allemagne, la corrélation entre le milieu familial et la réussite scolaire est plus forte que dans d'autres pays en raison du rôle prépondérant des parents dans l'éducation et la socialisation de leurs enfants durant leurs dix premières années. Il faut rappeler que l'Allemagne est un État-providence conservateur où la répartition des tâches entre les sexes est stricte. Les parents constituent la principale référence pour un enfant durant ses dix premières années. De ce fait, les enfants issus de familles peu qualifiées se trouvent dans une situation très différente.
Ces quinze dernières années, la situation en Allemagne s'est améliorée grâce au développement des structures publiques d'accueil pour les enfants de moins de trois ans. (Note de l'éditeur : en Allemagne, le « jardin d'enfants » public commence à l'âge de trois ans et se poursuit jusqu'à l'entrée à l'école.) Et la journée scolaire s'étend désormais jusqu'à 15h, et non plus jusqu'à midi. Le modèle étatique évolue. À terme, cela permettra d'égaliser les chances pour les enfants issus de familles peu instruites.
Pour revenir à la question des rôles de genre, voici le modèle dont sont issus les adolescents d'aujourd'hui : leurs mères étaient responsables de leur éducation et de leur socialisation pendant leurs dix premières années. Désormais, des alternatives existent, et les jeunes femmes souhaitent en profiter.
CSG : Cette évolution des rôles de genre en Allemagne est-elle durable ?
KH: Le fait que les femmes poursuivent leur carrière après avoir fondé une famille est une situation relativement nouvelle en Allemagne. Le principal facteur est économique. Face à un marché du travail tendu, tout travailleur qualifié est le bienvenu, ce qui incite les employeurs à faire preuve de plus de souplesse pour maintenir les femmes sur le marché du travail. S'ajoute à cela les contraintes familiales : il est désormais nécessaire de disposer de plusieurs revenus pour subvenir aux besoins d'une famille. Enfin, il faut également prendre en compte la motivation individuelle et les opportunités qui s'offrent à elles.
Notes
Klaus Hurrelmann est professeur de santé publique et d'éducation à l'université Hertie School of Governance À Berlin, en Allemagne, il est un expert internationalement reconnu du développement et de la socialisation des adolescents. Ses recherches en matière de politiques éducatives, sociales et de santé contribuent à l'élaboration de stratégies globales de prévention et d'intervention visant à garantir l'égalité des chances durant l'enfance et l'adolescence. Membre du Conseil d'experts en démographie du ministère fédéral allemand de l'Intérieur, il conseille différents ministères fédéraux sur les tendances démographiques.