Caroline Smrstik Gentner : Vous étudiez les migrations en Europe depuis 25 ans, depuis l'époque des « travailleurs invités » qui étaient accueillis à bras ouverts. Qu'est-ce qui a changé ?

Christian Dustmann : Le débat actuel en Allemagne et dans d'autres pays de l'UE porte sur les migrants réfugiés, et non sur les migrants économiques.

Pendant de nombreuses années, la migration économique a été le type de migration dominant. Le migrant choisit, pour des raisons purement économiques, s'il part, quand et où, et le pays d'accueil décide de l'accueillir ou non, et à quelles conditions. En revanche, un réfugié fuyant la guerre ou les persécutions a généralement peu de choix quant au moment et au lieu de sa migration, et les pays européens – signataires de la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés et du Protocole de 1967 – se sont engagés à accorder l'asile aux personnes fuyant les persécutions. Cependant, dans le débat public, migration économique et migration de réfugiés sont souvent confondues.

CSG : Qu’est-ce qui distingue cette crise des réfugiés en Europe au cours de l’année écoulée des autres vagues migratoires récentes ?

CD: Tout d'abord, les chiffres. Au début des années 1990, entre 300 000 et 400 000 réfugiés de guerre ont afflué des Balkans, principalement vers l'Allemagne. Cette crise, qui relevait de la responsabilité européenne (guerre en ex-Yougoslavie), a pris fin grâce à l'intervention européenne et américaine. 80 à 85 % de ces réfugiés sont ensuite rentrés chez eux.

La situation en Syrie et au Moyen-Orient est aujourd'hui bien plus complexe et l'Europe n'y joue pas un rôle extérieur. Il lui serait impossible de résoudre cette crise seule. On ignore totalement si, et quand, ces réfugiés pourront être rapatriés.

CSG : Les pays européens semblent surtout préoccupés par la manière d'enregistrer les réfugiés et par l'endroit où les placer, et moins par la suite en matière d'éducation, de formation professionnelle ou d'emploi.

CD: Les pays bénéficiaires sont tout simplement débordés. De nombreuses communautés et entreprises manifestent une grande bonne volonté, mais la rigidité des institutions et des procédures étatiques entrave toute action. Il est impératif d'améliorer la situation.

Autre point à souligner : la réaction des pays de l’UE face à la récente crise des réfugiés est bien moins coordonnée que nous l’aurions souhaité. L’Europe est hétérogène ; les pays de l’Est perçoivent leur responsabilité envers les réfugiés différemment de l’Allemagne ou de la Suède.

CSG : Vous avez dit que les premières semaines/mois/années sont déterminantes pour les perspectives de carrière des réfugiés d'aujourd'hui. De quelle tranche d'âge parlez-vous ?

CD: Plus ils sont jeunes, mieux c'est. Sans la guerre en Syrie, les quatre millions de réfugiés qui ont quitté le pays vivraient encore là où ils sont nés, iraient à l'école et trouveraient du travail. Ceux qui sont arrivés en Europe n'étaient pas préparés, et l'Europe n'était pas préparée à les accueillir.

« L’éducation est absolument nécessaire pour être productif sur le marché du travail du pays d’accueil. La langue n’en est qu’un aspect. »

L'un des facteurs clés de la réussite de l'adaptation des réfugiés réside dans la volonté d'investir dans leur capital humain, tant du côté du pays d'accueil que du côté des réfugiés eux-mêmes. L'éducation est absolument indispensable pour être productif sur le marché du travail du pays d'accueil. La langue n'en est qu'un aspect.

Par exemple, si je suis médecin syrien et que je ne vois aucune perspective d'avenir dans le pays où je me suis réfugié, et que je pense rentrer chez moi dans deux ans, pourquoi devrais-je apprendre l'allemand ? Pourtant, sans maîtriser l'allemand, je ne peux pas exercer la chirurgie. En revanche, si j'entrevois un avenir et la possibilité de faire carrière en Allemagne, je pourrais investir du temps et des efforts dans l'apprentissage de la langue allemande.

CSG : Outre la langue, existe-t-il d'autres obstacles pour les réfugiés qui souhaitent étudier ou apprendre un métier ?

CD: Le système éducatif dual en Allemagne et en Suisse complique la situation des réfugiés, car il repose sur une formation en apprentissage pour l'insertion professionnelle. Imaginez une formation de trois ans comme apprenti boulanger : pendant cette période, vous gagnez moins qu'un ouvrier non qualifié. De plus, le diplôme obtenu en Allemagne ne vaut rien en Syrie, où n'importe qui possédant un four peut se déclarer boulanger et vendre du pain.

Par conséquent, même les jeunes réfugiés hésiteront probablement à entreprendre une formation longue et coûteuse dans le cadre du système d'apprentissage s'ils n'entrevoient pas d'avenir en Allemagne. Ce manque de clarté quant à la possibilité d'un placement permanent entrave les tentatives d'utiliser de tels dispositifs pour former les réfugiés.

Le modèle de l'apprentissage pour former une main-d'œuvre qualifiée est certes excellent, mais il constitue un obstacle pour les personnes venant de l'extérieur. D'autres pays européens, comme le Royaume-Uni, ne rencontrent pas cet obstacle, ce qui facilite l'intégration des réfugiés.

CSG : L'un de vos travaux de recherche a démontré qu'en Allemagne, les migrants économiques s'intégraient bien mieux au fil du temps que les réfugiés, même lorsqu'ils provenaient des mêmes régions d'origine. Pourquoi ?

CG : À mon avis, les deux principales raisons du faible succès de l'intégration des réfugiés dans les pays d'accueil sont la longueur des délais de traitement des demandes d'asile et l'indécision des États d'accueil quant à la durée et au caractère permanent du séjour. Ces deux facteurs contribuent à des retards considérables qui empêchent les personnes concernées d'avoir une vision claire de leur futur lieu de résidence. Les premiers éléments indiquent que l'intégration des vagues actuelles de réfugiés sera tout aussi problématique si de meilleurs mécanismes d'intégration ne sont pas mis en place.

Par exemple, la perspective peut aussi servir de motivation pour inciter les gens à apprendre la langue et à entreprendre un programme éducatif. Des idées comme celle-ci sont débattues dans les cercles politiques, mais il est nécessaire de passer à l'action.

CSG : Qu'est-ce qui doit changer?

CG : Nous avons besoin d'une coordination entre l'UE et les pays européens, et en particulier entre les pays de l'espace Schengen. Il nous faut sécuriser les frontières extérieures de l'Europe et parvenir à un consensus au sein de ce groupe de pays sur les modalités d'examen des demandes d'asile, la définition précise des « pays d'origine sûrs », la durée et le déroulement des procédures, ainsi que les perspectives offertes aux réfugiés une fois leur demande acceptée.

Cette crise est aussi l'occasion pour l'Europe de rendre ses institutions plus flexibles. L'intégration au marché du travail doit être une priorité. Le marché du travail est le meilleur vecteur d'intégration. Si l'on veut offrir un avenir à une personne, il faut lui permettre de travailler, l'aider à adapter ses compétences aux besoins du pays d'accueil et accroître sa productivité. Nous avons besoin de politiques adaptées aux réfugiés, qui incitent les migrants à adopter des comportements favorisant la réussite professionnelle dans les pays d'accueil.

Notes

Christian Dustmann est professeur d'économie à l'University College London et directeur de CReAM, le Centre de recherche et d'analyse des migrationsIl est l'actuel président de la Société européenne des économistes du travail (EALE) et ancien directeur scientifique du programme Norface sur les migrations, un vaste réseau international et interdisciplinaire de recherche sur les migrations. Le professeur Dustmann est un économiste du travail de premier plan, auteur de nombreuses publications sur les migrations, l'éducation et le marché du travail. Il conseille régulièrement des instances gouvernementales, des organisations internationales et les médias sur les questions politiques d'actualité.