« Les élèves apprennent à se comporter en ligne »
Minecraft est un jeu amusant, mais aussi un outil précieux pour les enseignants. Les élèves de Stefan Huber, professeur suisse, explorent des problématiques complexes tout en réfléchissant à leurs comportements en ligne.
Caroline Smrstik Gentner : Qu'est-ce qui vous a incité à utiliser Minecraft dans vos cours ?
Stefan Huber : Lors du premier confinement lié à la Covid-19 au printemps 2020, j'avais l'impression que nous nous débrouillions tant bien que mal, sans vraiment proposer d'expériences d'apprentissage à nos élèves. Notre école disposait d'une plateforme numérique performante, ce qui nous permettait de communiquer et de collaborer, mais c'était monotone et peu stimulant. Je souhaitais renouer le contact avec mes élèves et leur offrir quelque chose de positif. Passionné de jeux vidéo et de programmation, j'ai suggéré d'intégrer Minecraft à nos cours. Mes élèves ont adoré, et j'ai constaté que dans le jeu, ils étaient motivés pour accomplir même les tâches les plus ennuyeuses et répétitives. Je me suis dit : « Il y a là un potentiel énorme. »
CSG : Minecraft possède une version « éducative », et de nombreux enseignants partagent sur leur blog leur expérience avec ce jeu dans leurs cours. Cela vous a-t-il inspiré ?
SH: J'ai jeté un coup d'œil et j'ai constaté qu'ils n'exploitaient pas pleinement le potentiel de Minecraft. La plupart se contentaient de transposer les leçons vues en classe dans le monde virtuel. Mon premier projet consistait à faire construire à mes élèves la structure du coronavirus, avec ses spicules et ses protéines. Cela a très bien fonctionné. Ensuite, pour un cours d'allemand, j'ai créé un monde et j'ai demandé à un groupe de rechercher un trésor à partir de coordonnées précises, puis de rédiger des instructions pour que les autres puissent le trouver également. Il ne leur était pas demandé de dessiner une carte, mais de fournir une description écrite très détaillée du chemin à suivre du point de départ à l'arrivée. Les autres groupes lisaient les instructions et tentaient ensuite de trouver le trésor. Une fois trouvé, ils donnaient des conseils au premier groupe pour améliorer les instructions et permettre aux autres de trouver le trésor plus rapidement.
« Minecraft est un bon moyen de simuler des situations qu'ils ne peuvent pas observer dans la vraie vie. »
CSG : Qu'est-ce que vos élèves retirent d'un cours de Minecraft, outre le plaisir ?
SH: Minecraft est un excellent moyen de simuler des situations qu'ils ne peuvent pas observer dans la réalité. Prenons l'exemple de la biodiversité : si les élèves éliminent une espèce dans le monde virtuel, ils peuvent constater les conséquences pour l'environnement et l'impact sur les autres êtres vivants. Bien sûr, on peut leur donner un texte à lire qui présente les mêmes faits, mais l'impact n'est pas le même. Lorsqu'on programme quelque chose dans le monde de Minecraft, on ne peut pas toujours anticiper les réactions en chaîne qui vont se déclencher. Une de mes élèves a exterminé toutes les araignées de son monde, et soudain, tout l'environnement s'est asséché. Tous les autres animaux ont disparu et il ne restait plus que le désert. Elle craignait d'avoir détruit le monde. Avec Minecraft, l'expérience est beaucoup plus émotionnelle.
CSG : Comment les autres enseignants ont-ils réagi à « Minelearning » ?
SH: Mes collègues étaient curieux, et certains ont demandé à mes élèves : « Vous jouez juste à des jeux avec M. Huber ? Que faites-vous dans sa classe ? » Ils ont découvert qu’il ne s’agissait pas d’un simple divertissement, mais d’un véritable apprentissage. Désormais, d’autres enseignants viennent observer ma classe.
Pour que l'apprentissage interactif (ou « Minelearning ») s'impose, il doit être facile à utiliser pour les enseignants. J'ai expliqué à mes collègues que la programmation d'une leçon demande initialement beaucoup de temps et d'efforts, et qu'il existe quelques obstacles techniques à surmonter, mais qu'ensuite, c'est formidable. Malheureusement, la plupart des enseignants ont tendance à abandonner dès qu'ils rencontrent des problèmes techniques et à revenir à l'enseignement traditionnel.
« Nous avons eu des conversations très importantes en classe sur le comportement sur Internet, qui est souvent complètement différent du comportement dans le monde réel. »
CSG : Vous avez mentionné l'utilisation de « Minelearning » pour enseigner les sciences et l'allemand. L'avez-vous également utilisé pour d'autres matières ?
SH: Je travaille sur une leçon d'éthique assez complexe, où la moitié de la classe incarne des « dieux » dotés d'un pouvoir absolu, tandis que l'autre moitié représente des « mortels » vivant sur trois îles regorgeant de ressources diverses. Les « dieux » doivent établir des règles justes pour ce monde, et les « mortels » doivent collaborer pour construire des ponts et rassembler un maximum de ressources.
Les leçons de Minecraft offrent une occasion intéressante d'observer et d'analyser le comportement des élèves en ligne. Au début, certains s'amusaient à répandre de la dynamite partout et à détruire le travail des autres. J'ai songé à modifier le programme pour les en empêcher, mais j'ai finalement compris qu'il valait mieux les interpeller en leur demandant : « Pourquoi avez-vous détruit son travail ? Iriez-vous à son bureau pour déchirer sa feuille ? Bien sûr que non. » Cela ne se reproduit jamais.
Nous avons eu des discussions très importantes en classe concernant le comportement sur Internet, qui est souvent très différent de celui dans la vie réelle. Les élèves doivent prendre conscience que l'on peut blesser les sentiments d'autrui, même dans le cadre d'un simple jeu ou d'une interaction uniquement en ligne. Je pense qu'il est essentiel d'accompagner les élèves et de les aider à apprendre comment se comporter dans le monde virtuel.
Notes
Stéphane Huber Il enseigne à Sek Eins Höfe, un lycée public du centre de la Suisse. Il est l'un des Éducateurs-créateurs 2020 lauréats.
Sek Eins Höfe est un établissement d'enseignement secondaire public situé à Pfäffikon, une ville du centre de la Suisse. Cet établissement de trois ans prépare les élèves de 12 à 15 ans à l'entrée dans un lycée sélectif ou à une formation professionnelle spécialisée.
Le 'MinelearningCe projet utilise l'univers de jeu Minecraft, programmable et polyvalent, pour enseigner des sujets complexes de manière interactive. En associant jeu et apprentissage, il encourage les élèves non seulement à explorer des matières scolaires comme les langues, la biodiversité ou l'éthique, mais aussi à réfléchir à leurs comportements en ligne et dans le monde réel.
»MinelearningCe projet figurait parmi les dix projets suisses récompensés par la Fondation Educreators dans le cadre de son concours Shapers of the Future 2020. Les projets primés exploitent la transformation numérique comme une opportunité pour développer des environnements d'apprentissage inspirants. Cette initiative est le fruit d'une collaboration entre la Fondation Gebert Rüf et… Jacobs Foundation, la Fondation Mercator Suisse, la Fondation Beisheim et movetia.