« Les élèves progressent lorsqu’on leur confie davantage de responsabilités. »
Les adolescents peuvent beaucoup apprendre de leurs pairs, et les enseignants doivent apprendre à prendre du recul, affirme Renée Lechner, enseignante suisse.
Caroline Smrstik Gentner : Qu'est-ce qui vous a incité à faire animer des ateliers par vos élèves pour des élèves plus jeunes ?
Renée Lechner : Pendant mon congé sabbatique chez Microsoft aux États-Unis, j'ai réalisé à quel point la Suisse est en retard dans l'utilisation des technologies numériques. Mes étudiants se préparent à des carrières dans le monde des affaires et, quel que soit leur parcours après leurs études, ils seront confrontés à la numérisation, de près ou de loin.
La psychologie du développement nous apprend que les adolescents sont plus enclins à écouter et à apprendre de leurs pairs plutôt que des adultes. C’est pourquoi il m’a semblé judicieux de demander à mes étudiants d’organiser des ateliers sur des sujets numériques destinés à des élèves légèrement plus jeunes.
« La psychologie du développement nous apprend que les adolescents sont plus susceptibles d'écouter et d'apprendre de leurs pairs. »
CSG : Comment cela s'intègre-t-il au programme scolaire ?
RL: En tant qu'établissement préparant les élèves aux carrières commerciales, nous leur offrons la possibilité d'acquérir une expérience pratique en créant leur propre entreprise. Auparavant, nos élèves créaient de petites entreprises, fabriquaient des produits et les vendaient à leurs camarades, mais cela ne reflète pas vraiment la réalité du monde professionnel. Ce nouveau projet les oblige à interagir avec les gens et les aide à développer des compétences essentielles pour leur vie professionnelle.
Il est bénéfique pour eux d'apprendre des autres, et pas seulement de l'enseignant. Grâce au réseau de start-up Startfeld à Saint-Gall, les élèves ont pu collaborer avec d'autres personnes lors de la planification de leurs ateliers – notamment une personne ayant un start-up de maison intelligente, par exemple, ou quelqu'un dans le domaine de la robotique.
Les étudiants ont également travaillé avec des canaux numériques, en utilisant des outils professionnels, et ont appris à maîtriser les logiciels correspondants. Ils ont élaboré un plan d'affaires, trouvé des moyens de promouvoir leurs ateliers et conçu des dépliants et autres supports promotionnels.
Nous avons créé une association de droit suisse pour organiser ces ateliers, ce qui a permis aux étudiants de se familiariser avec les lois pertinentes et les structures nécessaires à la création d'une telle association.
CSG : Comment s'est déroulée la première série d'ateliers ?
RL: Nous avons lancé ce projet il y a deux ans à titre expérimental, sans aucun financement. Ma promotion de 19 élèves disposait de six mois pour concevoir les ateliers, en partant de zéro. Ils devaient trouver une idée, collaborer avec des conseillers experts et établir un budget pour le matériel.
« Apprendre à être flexible a été une bonne expérience pour les élèves. »
Ils ont assuré la promotion des sessions, en envoyant parfois des centaines de courriels aux enseignants, organisé des séances d'essai et retravaillé le contenu. L'intérêt a été immense : nous avons proposé dix ateliers sur dix semaines, et tous affichaient complet en deux semaines.
Puis est arrivée la pandémie de COVID-19, qui a posé d'énormes défis à mes élèves. Ils ont dû adapter leurs ateliers en ligne et préparer le matériel à envoyer aux écoles. Comme tout le monde pendant cette période difficile, ils étaient frustrés par les dysfonctionnements techniques. Mais nous avons réussi, et les élèves ont fait un excellent travail.
Deux de nos classes, regroupant 38 élèves, ont organisé des ateliers durant l'année scolaire 2020-2021. La pandémie persistante a rendu la tâche difficile, notamment en raison des restrictions sur le nombre d'élèves par salle et de la variété des ateliers quotidiens. Malgré tout, apprendre à s'adapter a été une expérience enrichissante pour les élèves.
« Les élèves qui ont participé au projet d’apprentissage entre pairs ont de bien meilleures compétences relationnelles. »
Cette année scolaire, nous mettons enfin en œuvre le programme tel que prévu initialement. Les ateliers sont proposés dans le cadre du Smartfeld Programme régional de promotion de l'éducation numérique. Les enseignants intéressés peuvent demander un atelier pour leurs classes, qui sera animé par mes élèves.
CSG : Qu’est-ce que vos élèves retirent de cette expérience ?
RL: Depuis le début des apprentissages, je reçois des retours très positifs de la part des employeurs. Les élèves ayant participé au projet d'apprentissage entre pairs possèdent de bien meilleures aptitudes relationnelles que les autres. À 16 ou 18 ans, ils sont déjà habitués à dialoguer avec des adultes et ont gagné en confiance. Ils sont considérés comme de véritables partenaires et ont acquis les compétences nécessaires pour présenter efficacement leur travail.
Notes
Renée Lechner Elle enseigne à la Kantonsschule am Brühl de Saint-Gall, en Suisse. Avec deux autres enseignants, elle tient un blog sur les outils numériques pédagogiques : Web2 (en allemand). Elle est l'une des Éducateurs-créateurs 2020 lauréats.
Le public Kantonsschule am Brühl, Située à Saint-Gall, dans l'est de la Suisse, cette école propose un programme de formation en commerce (Wirtschaftsmittelschule) destiné aux élèves en dernière année de lycée (de 16 à 18 ans). Ce programme comprend trois années d'études académiques suivies d'un stage en entreprise d'un an.
Dans le "Digitalisation : apprentissage entre pairsDans le cadre de ce projet, les élèves ont collaboré avec des conseillers de start-up pour concevoir des ateliers sur des sujets liés aux technologies numériques, tels que la maison connectée, la robotique et l'histoire de l'informatique. Ils ont ensuite géré le budget, la promotion et l'animation de ces ateliers destinés aux élèves de la sixième à la troisième.
"Digitalisation : apprentissage entre pairs« » fait partie des dix projets suisses récompensés par la Fondation Educreators dans le cadre de son concours Shapers of the Future 2020. Les projets primés exploitent la transformation numérique comme une opportunité pour créer des environnements d'apprentissage inspirants. Cette initiative est le fruit d'une collaboration entre la Fondation Gebert Rüf et… Jacobs Foundation, la Fondation Mercator Suisse, la Fondation Beisheim et movetia.